Le paradoxe de la joie
(Psaume 88, Jean 15 et Colossiens 1)
J’ai l’habitude de commencer mes journées avec un psaume. J’attends ce rendez-vous quotidien avec anticipation et joie. Certains matins, j’y cueille des paroles de louange, d’adoration ou de reconnaissance. D’autres fois, j’y lis la déception ou les promesses de Dieu, ou encore, j’y rencontre des hommes et des femmes qui crient leur détresse. Des prières qui portent davantage de larmes que de certitudes.
Le psaume 88 est de ceux-là. Son auteur déverse sa détresse devant Dieu sans qu’aucune réponse ne semble venir. Aucune lumière ne perce encore les ténèbres. Le psaume s’achève comme il a commencé, dans l’obscurité.
Longtemps, ce psaume m’a déroutée. Aujourd’hui, il me rassure. Il me rappelle que Dieu n’attend pas de moi une foi qui dissimule les larmes. Il m’invite à venir à lui telle que je suis, avec ce qui demeure encore en désordre dans mon cœur : mon incompréhension, ma colère parfois, mon indignation, mes peurs, mon découragement.
Il m’attend dans ce face-à-face où les mots deviennent parfois inutiles, où les larmes continuent de parler lorsque la bouche se tait.
Et c’est souvent là que quelque chose commence. Pas une réponse immédiate. Rarement un changement de circonstances. Mais une présence. Une paix qui ne fait pas de bruit. Et une joie presque étrange, qui reste collée à mon cœur alors que mes pensées se heurtent à l’incompréhension.
Jésus désire que sa joie demeure en nous et que notre joie soit parfaite (Jean 15 :11). Cette promesse contient tout un paradoxe. Comment Jésus peut-il me donner une joie parfaite, complète, lorsque mon cœur est si lourd ? Comment accueillir cette joie lorsque certaines situations demeurent inchangées ?
En cheminant aux côtés de Jésus, je découvre que sa joie n’est pas une émotion qui s’ajoute aux autres. Elle est une œuvre lente, profonde, complète.
Longtemps, j’ai essayé d’ajouter un peu de joie à ma vie. Mais Jésus m’apprend qu’il veut que je fasse de la place pour qu’il puisse y déverser sa joie ! Sa joie ne vient pas simplement remplir un espace vide, elle vient remplacer ce que je retiens encore. Je dois accepter d’enlever, d’arracher, de faire de la place. Elle remplace mes tentatives de contrôler par sa paix, mes certitudes par sa sagesse, mes forces par sa puissance, mes résistances par sa présence. Je découvre alors que la joie parfaite ne grandit pas à côté de mes attachements. Elle grandit à mesure que j’accepte de les lui abandonner.
Au début du chapitre 15 de l’Évangile de Jean, Jésus utilise l’image du cep et des sarments.
Je reviens souvent à cette image. Le fruit grandit sans bruit, il ne lutte pas pour apparaître. Il demeure simplement attaché à la source de sa vie. Il en est ainsi de la joie, qui est une des dimensions du Fruit de l’Esprit (Galates 5 :22). Je ne peux pas la produire. Je peux seulement choisir de demeurer… et de l’accueillir… Le fruit de l’Esprit grandit selon la place que je laisse à Dieu afin qu’il remplisse mes pensées, mes émotions, mes réactions, mes projets, mes valeurs et conceptions de sa joie.
Jésus est doux et humble et il ne s’impose jamais. Il attend que je lui ouvre ce qui demeure encore fermé. Il attend que je lui confie ce que je protège avec tant d’efforts. Il attend que je cesse de vouloir tout porter seule. Alors seulement, sa présence trouve davantage d’espace.
Puis Jésus ajoute : « Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous… » (Jean 15 :7)
Chaque jour, tant de voix cherchent à façonner mon cœur : les inquiétudes, les accusations, les critiques, les diverses philosophies de notre époque, les informations qui se succèdent sans jamais laisser de silence. Je réalise combien j’ai besoin d’un autre fleuve, d’un courant plus puissant. La Parole de Dieu est source de vie et vient lentement mais sûrement remplacer le tumulte. Elle redonne leur juste nom aux choses. Elle dénonce les mensonges auxquels je finissais par croire. Elle éclaire mes pas lorsque tout semble devenir confus.
Jésus m’invite aussi à garder ses commandements. Il ne m’appelle pas seulement à les connaître, mais à les vivre. La connaissance seule ne transforme pas une vie. Elle a besoin d’être incarnée. Chaque jour, je dois choisir de mettre ses paroles en pratique dans mes relations, dans mon emploi du temps, dans mes décisions, dans mes projets. Cela ne m’est pas naturel. Parfois, j’ai de la peine à comprendre Dieu. Il est tellement au-delà de ce que je peux saisir. Pourtant, c’est lui qui m’a créée, il m’a délivrée de l’esclavage du péché. Ainsi, chacun de ses commandements protège ma liberté. Sans vouloir me priver, Dieu désire me protéger en m’invitant à vivre selon ses desseins pour moi. Et c’est dans cette liberté que la joie prend racine.
Paul adresse cette prière aux Colossiens :
« … que vous soyez remplis de la connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle, pour marcher d’une manière digne du Seigneur et lui plaire entièrement… » (Colossiens 1:9-10).
Je reviens souvent à cette prière. Elle me rappelle que la volonté de Dieu s’apprend d’abord dans une démarche personnelle d’étudier, méditer sa Parole. Nous avons aussi besoin de la communion fraternelle, d’être enseignées. Nous avons besoin les unes des autres pour grandir dans cette sagesse et cette intelligence spirituelles. C’est l’un des privilèges de l’Église.
Puis Paul ajoute : « Nous porterons des fruits en toutes sortes d’œuvres bonnes et nous progresserons dans la connaissance de Dieu » (Colossiens 1:10).
Connaître Dieu. Voilà ce que mon cœur désire plus que tout. Découvrir toujours davantage la profondeur de son amour, la richesse de sa grâce, sur sa patience envers moi et la perfection de la réconciliation qu’il m’offre en Jésus-Christ.
Plus je me laisse aimer par Dieu, moins je cherche à vivre par mes propres forces. Plus son amour devient une réalité intérieure, plus je trouve le courage d’obéir et la force de traverser les saisons de tempête.
Paul poursuit encore :« Fortifiées à tous égards par sa puissance glorieuse, en sorte que vous soyez toujours et avec joie persévérantes et patientes. » (Colossiens 1:11)
Ces dernières semaines, ces paroles sont devenues particulièrement précieuses.
J’avais le sentiment d’avoir épuisé mes réserves de patience et d’avoir atteint la limite de ma persévérance. Je retrouvais dans mon cœur quelque chose du psaume 88. L’accumulation de situations douloureuses sur lesquelles je n’ai aucune prise, la noirceur d’un monde qui rejette Dieu, la révolte ou l’indifférence envers Dieu de ceux que j’aime, les injustices, l’insécurité, les souffrances, de tout ordre, auxquelles je ne peux presque rien changer.
Tout cela semblait déposer un voile sur ma joie sans pourtant me l’enlever. Au contraire. J’ai vu Dieu m’attirer à lui, me rejoindre dans ma détresse. Ayant le sentiment d’avoir épuisé mes ressources, je me suis enfin laissé complètement tomber dans ses bras. J’ai crié à Dieu, je lui ai dit mon désarroi, un peu comme dans le Psaume 88.
Alors, enfin, j’ai entendu Dieu. Pas comme je l’attendais. Il a parlé dans le bruit du silence. Il m’a invitée à attendre en silence. Il m’a conduite vers les souvenirs de sa fidélité, il a tendrement ravivé dans ma mémoire ces lieux où il m’avait déjà rencontrée, ces autels du souvenir où sa bonté s’était manifestée.
Dans sa douceur, Dieu m’a invitée à déposer les armes, à reconnaître que je ne pouvais pas tout réparer, porter ce qui ne m’appartient pas. Il m’a rappelé qu’il entend chacune de mes supplications et qu’aucune de mes larmes ne tombe sans être recueillie. J’apprends, encore et encore, à renoncer à ma propre force, à ma sagesse, à mon agitation pour accueillir sa paix et le laisser raviver la joie.
Puis il m’a rappelé ces paroles de Colossiens 1:12-14 : « Rendez grâces au Père qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière. Il nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, le pardon des péchés. »
Alors quelque chose s’est éclairé en moi. Ces versets sont, en quelque sorte, la conclusion que le psaume 88. Non, les ténèbres n’ont pas le dernier mot, car Christ les a traversées, il les a vaincues et elles ne règnent plus sur moi.
La reconnaissance et l’adoration deviennent alors bien plus qu’un exercice spirituel, elles changent la direction de mon regard. Lorsque, dans la reconnaissance, je contemple l’œuvre du Christ plutôt que l’œuvre des ténèbres et les circonstances décourageantes, quelque chose se redresse en moi, ma tête se relève, mon cœur respire de nouveau. La confusion n’a pas disparu, mais j’ai une nouvelle perspective, je découvre une lumière plus haute que les obstacles, une espérance qui ne dépend plus de ce que je comprends et la joie profonde qui ne nie pas les larmes mais les traverse.
Je pense souvent à Pierre, lorsque dans un acte de foi magistral, il enjambe la barque et se met à marcher sur l’eau pour rejoindre Jésus. Tout se passe bien tant qu’il garde les yeux fixés sur Jésus, mais dès lors qu’il regarde les vagues, et écoute le tumulte du vent, il s’enfonce. Je lui ressemble tant. Si je commence à sombrer, la main de Jésus est déjà tendue… et elle me saisit, comme Jésus a saisi Pierre.
Au cœur de cette saison douloureuse, lorsque je choisis de demeurer, attachée au cep, attachée à sa Parole, dans l’obéissance à ses commandements, lorsque je reconnais enfin que « sans Jésus, je ne peux rien faire » (Jean 15 :5), alors, peu à peu, je découvre que Dieu continue son œuvre, qu’il me fortifie, m’apprend encore la patience, et fait grandir en moi cette joie parfaite que je ne pouvais produire moi-même.
Ces dernières semaines, plusieurs situations pour lesquelles nous priions depuis longtemps ont commencé à se transformer, comme si Dieu choisissait ce moment précis pour me rappeler, une fois encore, qu’il n’avait jamais cessé d’œuvrer pendant que j’avançais dans l’incompréhension !
Plus je laisse régner Christ, plus je vis dans la liberté. Plus je choisis de demeurer en Christ, attachée à son amour et unie son œuvre, plus j’observe cette joie grandir en moi. Je découvre alors, une fois encore, ce paradoxe : les saisons douloureuses, au lieu de m’anéantir, peuvent me pousser jusque dans les bras de Dieu et m’offrir cette grâce inattendue de laisser grandir en moi la joie, complète, divine, inattendue…
« Père, grave dans mon cœur le souvenir de ce moment, de ta puissance et de ton amour. Merci d’avoir habité de ta présence ces temps difficiles. Garde mon cœur d’oublier combien ta bonté et ta fidélité sont infinies. Lorsque reviendront les jours de brouillard, ramène-moi aux souvenirs de ta grâce. Donne-moi la force de demeurer en toi, aide-moi à enlever tout ce qui empêche que tu fasses grandir en moi cette joie parfaite que toi seul peux donner.«
« À vous, mes sœurs en Christ, que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. » Colossiens 1:2
Auteur/autrice
myrillesm@gmail.com
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