#13 Ruth, ou deux ombres dans la nuit
La nuit est tombée.
La fête est terminée.
Les serviteurs, repus de fatigue et de joie après la moisson, se sont endormis sur l’aire de battage pour veiller sur la récolte. Les corps sont étendus à même le sol, immobiles sous le ciel étoilé.
Au loin, une ombre se détache et avance avec précaution entre les silhouettes assoupies.
C’est Ruth.
Le visage couvert, elle marche sur la pointe des pieds. Chaque bruit la fait frissonner. Que se passerait-il si quelqu’un la surprenait avant qu’elle n’accomplisse ce qu’elle est venue faire ? Elle repousse cette pensée et fixe son cœur sur Yahweh, Celui en qui elle a choisi de placer sa confiance. Depuis son arrivée en Israël, Sa présence habite ses jours comme ses nuits. Il l’accompagne. Il veille.
Elle s’approche de l’endroit où elle a vu Boaz s’allonger. Elle se penche, distingue son visage dans la pénombre, s’assure qu’il s’agit bien de lui. Alors, doucement, elle soulève son manteau et s’étend à ses côtés, tirant délicatement sur elle le pan de son vêtement.
Elle reste éveillée, sans pouvoir dormir. Elle n’ose plus bouger.
Elle sait qu’elle vient de se placer dans une position d’extrême vulnérabilité.
Les mots employés dans le texte original portent volontairement une nuance sensuelle : découvrir, s’allonger, le corps d’une femme près de celui d’un homme, dans la nuit. L’auteur choisit avec soin les mots afin de nous faire sentir la tension extrême de la situation. La démarche de Ruth pourrait être mal interprétée. Boaz pourrait se méprendre. Ou un autre homme pourrait surprendre la scène. L’histoire troublée entre femmes Moabites et Israël plane encore dans les mémoires.
Soudain, Boaz tressaille. Il a senti une présence. À demi éveillé, il distingue une ombre à ses pieds. Il se redresse, surpris, et murmure dans l’obscurité :
— Qui es-tu ?
La gorge serrée, Ruth répond :
— Je suis Ruth, ta servante.
Lors de leur première rencontre, elle s’était désignée par le mot shifḥah, la servante au plus bas rang, presque l’esclave. Cette fois, elle emploie amah, un terme qui suggère une relation plus proche, presque familiale. Elle ne se présente pas comme une esclave, mais comme une femme qui demande protection, alliance, engagement. Elle évoque déjà la possibilité du droit de rachat.
Rassemblant son courage, elle ajoute :
— Étends sur moi le pan de ton manteau, car tu as le droit de rachat.
Autrement dit :
« Prends-moi sous ton aile. Épouse-moi. Rachète notre famille. Sois l’instrument de Yahweh pour restaurer notre avenir. »
Elle reprend les propres paroles que Boaz lui avait adressées :
« Que l’Éternel… sous les ailes duquel tu es venue te réfugier, te récompense. »
Un silence lourd suit ses paroles.
Boaz, encore mal réveillé, troublé, mesure l’audace et la noblesse de cette demande. Il jette un regard autour de lui : tout le monde dort. La nuit les enveloppe.
Ruth, les yeux baissés, attend. elle sent son cœur battre à tout rompre. Elle voudrait fuir et, en même temps, elle ne peut plus bouger. Va-t-il la rejeter ? La dénoncer ? La respiration de Boaz s’accélère. Il est ému, bouleversé peut-être.
Enfin, sa voix s’élève, douce et assurée :
— Sois bénie de l’Éternel, ma fille. N’aie pas peur. Je ferai pour toi tout ce que tu diras.
Ces paroles apaisantes calment Ruth. Son corps se détend. Elle ose lever les yeux. Boaz voit ses yeux brillants de larmes dans la nuit. Elle s’est confiée à lui, et il l’a honorée.
Mais Boaz hésite. Il n’a jamais imaginé qu’une jeune-femme d’une telle valeur le désire comme époux. Et pourtant, il doit encore parler :
— Il est vrai que j’ai le droit de rachat. Toutefois, il existe un parent plus proche que moi.
La nouvelle surprend Ruth. Boaz poursuit, ferme et rassurant :
— S’il veut exercer son droit, qu’il le fasse. Sinon, je le ferai, aussi vrai que l’Éternel est vivant. Demain, je réglerai cette affaire.
Ruth ne dit rien. Elle ne sais pas quoi faire de cette nouvelle. Elle doit continuer à faire confiance.
Ils restent allongés, sans bouger, en silence, sous les étoiles, incapables de dormir après tant d’émotions. Leurs cœurs sont confiants, comme suspendus à la fidélité de Yaweh.
Sensible à sa réputation ; Boaz recommande à Ruth de repartir avant l’aube. Remis de ses émotions, avant qu’elle ne parte, il remplit son manteau d’une généreuse mesure d’orge — signe tangible de sa bienveillance.
La scène est chargée de tension, mais elle demeure d’une pureté remarquable. Dans ces temps troublés de l’époque des Juges, Boaz se distingue comme un homme d’intégrité, un homme différent, exemple inspirant, pour nous, dans une époque de grande confusion dans le domaine de la sexualité.
Que nous soyons en couple ou pas, selon le dessein de Dieu, nous sommes toutes appelées à choisir la pureté, soit dans la fidélité, soit dans l’abstinence. Nous baignons dans une société qui a tendance à mécomprendre les raisons de ce choix, et de mépriser la pureté. Ne craignons pas la différence et choisissons d’ancrer, comme Ruth et Boaz, nos vies, nos pensées, nos actes et nos projets dans le cadre de vie établi par Dieu.
Sur la colline, pendant cette longue nuit, Naomi aussi veille. Elle repasse dans sa tête chaque étape du plan, mesure les risques. Elle interroge ses choix. A-t-elle bien fait d’encourager Ruth ? Et si Boaz n’était pas intéressé ? Et si quelqu’un avait vu ?
Elle remet sans cesse Ruth sous les ailes du Très-Haut.
À l’aube, assise devant la maison, elle scrute le chemin. Une silhouette apparaît. Elle porte un lourd fardeau.
— Est-ce toi, ma fille ?
Ruth s’avance, épuisée, chargée de six mesures d’orge et d’émotions. Elle dépose son fardeau, s’agenouille et raconte tout. À mesure qu’elle parle, la gratitude envahit le cœur de Naomi. Même dans ses plus beaux espoirs, elle n’aurait imaginé un tel dénouement…
Certes, l’existence de cet autre parent, que Naomi avait complètement oublié, introduit une incertitude. Mais elle connaît désormais le cœur de Boaz. Elle sait qu’il agira avec diligence et justice.
Alors elle dit simplement :
— Reste tranquille, ma fille, jusqu’à ce que tu saches comment l’affaire se terminera.
Comme le dira le prophète Jérémie: « IL est bon d’attendre en silence le secours de l’Éternel. » (Lamentations 3:26)
Rester tranquille, attendre en silence…
Il y a des saisons pour se lever et agir avec courage.
Et il y a des saisons pour attendre en silence.
Ce récit d’inspiration divine conjugue parfaitement l’alternance des temps d’action et des temps d’attente confiante, ainsi que l’harmonie de la responsabilité humaine et de la souveraineté de Dieu sur la vie et sur les événements.
Laisse-toi inspirer par le courage de Ruth, l’intégrité de Boaz et la foi de Naomi, qui dans ces temps troublés et difficiles, ont choisi de se placer sous les ailes du Très-Haut, d’aimer et de mettre en pratique sa loi.
Yaweh ouvre un chemin de vie devant eux afin qu’ils deviennent ainsi chemin de bénédiction pour l’autre:
Sous Ses ailes, la vulnérabilité devient espérance.
Sous Ses ailes, l’audace devient bénédiction.
Sous Ses ailes, l’attente devient paix.
Choisis de t’abriter sous les ailes du Très-Haut.
Marche sur le chemin de vie qu’Il ouvre devant toi.
Attends en silence Son secours.
Et deviens, à ton tour, un chemin de bénédiction.
Auteur/autrice
myrillesm@gmail.com
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