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J’ai grandi dans les plaines de Moab, entre la mer Morte et le désert. Le climat y était aride, mais dans ma famille aisée, je n’ai jamais manqué de rien.

Je me souviens que les jours et les semaines étaient rythmés par les visites au temple. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’y ai jamais trouvé ma place. J’avais peur des prêtres et des prêtresses. On racontait des histoires étranges sur ce qui s’y passait — et dès que je le pouvais, je préférais rester à la maison avec les servantes, quand mes parents s’y rendaient.

Un jour, une famille d’Israélites s’est installée dans notre petite ville. Tout le monde en parlait. Les murmures allaient bon train. J’ai appris que mon peuple, les Moabites, avait une longue histoire avec les Israélites : des ancêtres communs, mais aussi du mépris de leur part, et de la jalousie de la nôtre. Leur présence parmi nous était étrange.

Ils avaient fui la famine et la sécheresse dans leur pays. Assez riches, ils ont peu à peu réussi à se faire une place dans notre communauté. Le père, Élimélek, faisait beaucoup d’efforts. Son épouse, Naomi, était très belle et discrète. Elle apparaissait peu aux événements publics, gardant souvent ses deux fils à la maison.

Mais très vite après leur arrivée, Élimélek mourut subitement. C’était bouleversant de voir cette femme seule dans une ville étrangère. Ses fils grandissaient, et nous avons appris à nous connaître. J’aimais être en présence de Naomi ; je trouvais toujours un prétexte pour aller chez elle, l’aider, déposer quelque chose.

Malgré son deuil, elle demeurait sereine, et faisait preuve d’une grande bienveillance envers ceux qui l’entouraient. À force de passer du temps chez elle, je suis devenue proche de ses fils. J’étais très curieuse de Naomi et de sa culture. Elle parlait souvent de son Dieu — si différent des nôtres.

J’aimais lorsque nous nous asseyions à l’ombre de l’arbre, dans sa cour, et qu’elle racontait à ses fils les prodiges de Yahweh : comment il avait délivré son peuple de l’esclavage, comment il l’avait guidé à travers le désert, par des miracles, par un homme nommé Moïse, vers un pays promis — le pays où Machlon et Kiljon avaient grandi.

Dans tout ce qu’elle racontait, je me sentais attirée par ce Dieu bon, fidèle et vivant, qui se révélait à son peuple avec cohérence et constance.

J’étais folle de joie lorsque Machlon m’a demandé de devenir sa femme. Convaincre mon père n’a pas été chose facile: il avait d’autres projets pour moi, souhaitait me marier à un noble de la ville. J’ai dû user de tout mon talent de persuasion pour le faire fléchir!

Ce qui m’a surprise davantage encore, c’est que Naomi elle-même ne semblait pas enthousiaste à l’idée de notre mariage. Pourtant, nous étions proches, et elle me témoignait beaucoup de bienveillance. Lorsque je posais des questions à Machlon, il les éludait. Mais j’avais besoin de comprendre.

Un jour, je l’ai pressé jusqu’à ce qu’il finisse par m’expliquer. Il a reconnu qu’il y avait un malaise : dans son pays, les coutumes décourageaient fortement les Israélites d’épouser des femmes étrangères.

Il y avait eu de nombreux épisodes tragiques où des hommes du peuple de Dieu s’étaient alliés à des femmes étrangères, qui adoraient autres dieux. Progressivement, ils s’étaient détournés de Yahweh pour adorer des idoles — et la colère de Dieu s’était abattue sur eux. Les conséquences avaient été dramatiques.

Il m’a notamment raconté l’épisode de Sittim, à l’époque de Moïse, où des hommes s’étaient livrés à la débauche avec des femmes moabites, s’étaient attachés au dieu Baal-Peor — et un fléau avait frappé le peuple : vingt-quatre mille personnes périrent (Nombres 25).

J’étais choquée par la colère de Yahweh envers son propre peuple. Au-delà de ma situation personnelle, j’avais du mal à concilier le Dieu d’amour que je découvrais avec un tel récit.

J’ai alors décidé d’en parler avec Naomi. Elle a été surprise de constater combien je connaissais son peuple et son Dieu. Elle m’a prise dans ses bras et m’a dit avec beaucoup de douceur qu’elle m’aimait beaucoup, mais qu’elle ne pouvait pas encourager ses fils à épouser une Moabite.

Nous avons longuement discuté ce jour-là. Elle m’a parlé de la sainteté de Yahweh et de la loi qu’il avait donnée à son peuple afin qu’il soit saint comme lui est saint — afin que ce peuple soit un témoignage pour toutes les nations, et que tous aient envie de connaître ce Dieu saint et plein d’amour.

Malgré l’opposition de nos familles respectives, nous nous sommes mariés. Nous avons célébré une belle fête selon les coutumes moabites. Naomi était présente, silencieuse.

Après quelques années de mariage, avant même que nous ayons pu avoir des enfants, Machlon tomba malade et succomba. C’était terrible. J’étais inconsolable. Naomi, malgré son propre chagrin, était là pour me soutenir.

Peu de temps après, Kiljon, le petit frère de mon mari, mourut à son tour.

Nous étions désormais trois femmes en deuil : Naomi, Orpa et moi. Nous ne comprenions pas pourquoi les dieux — ou la main de Yahweh — s’étaient abattus sur nous ainsi. Naomi ne nous reprocha jamais rien, ni à Orpa ni à moi, mais nous sentions la colère, la culpabilité et l’amertume qui habitaient son cœur. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Notre situation devenait critique. Nous n’avions plus de revenus, plus de maris. Nos familles nous aidaient un peu, mais…

Un matin, alors que nous allions puiser de l’eau, Naomi nous a demandé si nous avions entendu dire que Yahweh avait visité son peuple et que la famine était terminée en Israël. Nous ne comprenions pas pourquoi elle nous posait cette question.

Le lendemain, nous avons compris. Elle nous a réunies et nous a demandé de rassembler nos quelques effets : en tant que cheffe de famille, elle avait décidé de retourner dans son pays.

Ce fut un choc. Nous n’avions jamais envisagé de quitter notre terre, nos familles. Nos maris n’avaient jamais manifesté l’intention de retourner parmi leur peuple. Et connaissant les tensions entre nos peuples, ce projet n’était guère rassurant pour Orpa et moi.

Après une journée de marche hors de la ville, à la tombée du jour, alors que nous nous reposions, Naomi nous a suppliées de ne pas continuer avec elle. Elle nous a bénies au nom de Yaweh et exhortées à retourner chez nos mères qui pourraient nous trouver un bon mari moabite, une nouvelle vie, un avenir.

Nous avons tenté d’argumenter. Nous ne pouvions pas la laisser partir seule. Mais peu à peu, nous prenions conscience de ce que serait notre avenir : étrangères, veuves, moabites, dans un pays inconnu.

Au matin, Orpa a décidé de rebrousser chemin. Quant à moi, je voulais découvrir le peuple élu de Yahweh. Je savais que ce serait difficile, mais je désirais faire partie de ce peuple et servir ce Dieu. Alors, j’ai osé dire à voix haute :

« Ton Dieu sera mon Dieu. »

C’est ainsi que j’ai choisi de ne pas rentrer à Moab, de définitivement tourner le dos à mon histoire passée.

Naomi n’a rien dit mais a cessé de me dissuader, et nous avons commencé à marcher, ensemble.

Je sentais l’impatience mêlée d’inquiétude qui agitait le cœur de Naomi tandis que, jour après jour, épuisées, nous nous rapprochions de Bethléem. Nous avancions lentement, et malgré la fatigue, je ne cessais de lui poser des questions sur l’histoire de son peuple.

Elle m’a alors expliqué que, puisque Yahweh était intervenu en faveur de son peuple et que nous arrivions au temps de la moisson, nous pouvions espérer trouver de quoi manger. La loi demandait en effet aux propriétaires de laisser des épis dans leurs champs afin que les pauvres et les étrangers puissent suivre les moissonneurs et glaner pour nourrir leur famille (Lévitique 23.22).

J’étais émerveillée par ce Dieu qui, dans son dessein, avait tout prévu pour que les pauvres et les étrangers puissent bénéficier légitimement des récoltes, même sans posséder de terre.

Enfin, nous avons aperçu le village de Bethléem au loin. Nous étions à la fois soulagées et inquiètes de l’accueil qui nous attendait. Personne ne connaissait les drames qui s’étaient abattus sur la famille de Naomi et d’Élimélek. Ils étaient partis riches et unis ; elle revenait seule, vulnérable, accompagnée d’une belle-fille moabite.

Notre arrivée a provoqué plus d’agitation que nous ne l’avions imaginé. Les gens nous observaient, incapables de reconnaître la femme qui avait quitté le village plus de dix ans auparavant. Quant à moi, ils me dévisageaient sans retenue. C’était très inconfortable.

Agacée par les murmures et les regards inquisiteurs, Naomi a déclaré :

« Oui, c’est bien moi, Naomi. Yahweh s’est prononcé contre moi, je le reconnais. Je suis partie dans l’abondance, en famille, et je reviens vide. Je ne mérite plus ni l’approbation de Dieu, ni la vôtre. Appelez-moi Mara — “amertume” — remplie d’amertume, c’est tout ce que je suis, et tout ce que je mérite. »

Après cette arrivée éprouvante, nous nous sommes réfugiées dans une petite maison appartenant autrefois au mari de Naomi. Nous n’avions aucune envie de sortir ni d’affronter la désapprobation et les questions silencieuses des villageois.

Pourtant, nous avons dû nous rendre à l’évidence : si nous voulions survivre, il nous faudrait faire face.

Alors que j’essayais de trouver le sommeil, je repassais dans mon cœur tous les récits des interventions de Yahweh. Je l’avais choisi, lui, plutôt que ma famille et les dieux de mon peuple. Il était un Dieu bon, un Dieu fidèle. Bien que je ne sois que la belle-fille de Naomi, j’avais la conviction profonde d’être accueillie par Yahweh lui-même. Étonnamment, une grande paix envahissait mon cœur.

Naomi, elle, semblait abattue. Je priais sans cesse Yahweh de lui rendre la joie, de guérir son cœur brisé par tant de deuils. Que pouvais-je faire de plus ? Je ne connaissais personne, je ne savais rien de la vie de ce village.

Un matin, j’ai vu les habitants partir joyeusement vers les champs. Nos cœurs, à nous, n’étaient pas à la fête, mais je me suis souvenue de la loi qui permettait aux pauvres et aux étrangers de glaner.

C’était risqué. En tant que femme moabite, je représentais tout ce qu’il y avait de plus méprisable aux yeux des Israélites. J’étais une étrangère sans droits, porteuse d’un héritage lourd et honteux. Si quelqu’un voulait abuser de moi, qui me protégerait ? Personne ne me connaissait. Je portais l’image d’un péché ancien, sexuel et meurtrier.

Mais je devais prendre ce risque, pour voir si ce peuple vivait réellement selon la loi de Yahweh, ce Dieu qui semblait avoir un cœur pour les étrangers et les nécessiteux.

Le lendemain matin, j’ai demandé à Naomi de me laisser aller glaner dans un champ, comme cela se faisait dans la région. Je voyais bien qu’elle n’était pas à l’aise avec cette idée, mais nous n’avions pas le choix. Il nous fallait survivre.

Je me disais que le Dieu qui nous avait protégées sur la route saurait aussi nous conduire pour l’avenir.

Je me suis levée et je suis partie, au hasard. J’ai suivi les moissonneurs dans un champ et leur ai demandé la permission de glaner derrière eux. Ils ne semblaient pas surpris.

Il faisait chaud. Le soleil brûlait. Les épis blessaient mes mains. Dans ma famille aisée, je n’avais jamais vraiment travaillé. Si mes parents me voyaient… Pourtant, malgré la fatigue, je devais persévérer.

En fin de matinée, un homme arriva soudain. Du haut de son cheval, il salua les ouvriers avec bienveillance :

« Que l’Éternel soit avec vous ! »

J’étais stupéfaite qu’un maître montre autant de respect à ses travailleurs. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’il s’approcha de moi. J’eus d’abord peur, mais son sourire et ses paroles pleines de douceur me rassurèrent aussitôt :

« Ma fille, reste dans mon champ. Mes ouvriers veilleront sur toi. N’hésite pas à venir boire et manger avec eux. »

Je repensais à mes craintes du matin. Je n’en croyais pas mes oreilles. Je suis tombée face contre terre, le cœur rempli de reconnaissance. Je ne trouvais pas les mots pour exprimer mon soulagement et ma gratitude face à la bonté qu’il manifestait envers une étrangère.

Je parvins seulement à dire :

« Je suis étrangère, et je ne suis même pas une de tes servantes. »

Mais en prononçant ces mots, je réalisais soudain qu’à travers cet homme, Dieu me manifestait sa grâce. Il m’accueillait, moi, étrangère moabite, au sein de son peuple. Comme si mon identité fragile — veuve, étrangère, moabite — était soudain remplacée par une autre : celle de fille du Dieu Très-Haut.

J’avais choisi de me réfugier sous les ailes de Yahweh, et à travers cet homme, Yahweh prenait soin de moi… et de Naomi.

Alors, qui suis-je ?

Je ne suis plus définie en tant qu’étrangère.

Je suis fille du Très-Haut, à l’ombre duquel j’ai choisi de me réfugier.

Une vie nouvelle commence avec cette nouvelle identité.

Voici un récit imaginé, sur la base des textes bibliques, qui tente de décrire ce que Ruth elle-même aurait pu raconter si elle était avec nous.

Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est de voir en quoi ce récit de l’Ancien Testament illustre les affirmations de Jésus dans le Nouveau Testament.

De la même manière que Ruth, par la foi en Yahweh, a été intégrée au peuple de Dieu, Dieu t’invite aujourd’hui, par la foi en l’œuvre de Jésus, à devenir son enfant (Jean 1.12).

Il t’offre une nouvelle identité, qui vient peu à peu remplacer celle que tu portais jusque-là. Il t’invite à boire l’Eau vive ( Jean 4: 13-15), à manger le Pain de Vie ( Jean 6: 35, 48, 51), à connaître Jésus qui se révèle dans la Parole, la Bible.

Ce n’est pas une identité théorique. Elle peut transformer ta vie quotidienne, tes choix, ton avenir — comme nous allons continuer à le voir pour Ruth.

C’est une grâce incroyable.

Peut-être que, comme Ruth, tu peines à comprendre comment Dieu peut être à la fois amour, sainteté et justice. Continue à le découvrir dans sa Parole. Il est infini, complexe, mais il est Vérité.

Nous observons la providence de Dieu dans le voyage de Naomi et Ruth vers Bethléem, dans le choix du champ où Ruth va glaner, dans la rencontre avec Boaz. Dieu est souverain.

Et en même temps, nous voyons Ruth choisir radicalement Yahweh : faire ce chemin dangereux avec Naomi, se lever et partir glaner malgré les risques et les défis.

La souveraineté de Dieu et notre responsabilité semblent difficiles à concilier. Pourtant, ensemble, elles tissent notre avenir dans les promesses de Dieu.

Dieu a promis.

Il a tout accompli.

À ton tour maintenant…

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